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Alexis nous raconte… l’amarante, c’est pas pour les cochons

Je la vois arriver de loin, de l’autre bout de la ruelle. Elle avance à petits pas rapides, le sourire aux lèvres, l’air jovial. Dans le quartier, tout le monde se connaît, ou presque, depuis que nous avons fait verdir la ruelle. Alors cette voisine-là, je l’aurais reconnue les yeux fermés, au rythme accéléré de ses pas.

Aujourd’hui, j’ai les mains dans le chou gras, la mauve et l’amarante: c’est l’heure du désherbage au jardin potager de la ruelle. Accroupi devant notre petite parcelle de culture en pleine terre, je récolte la mauvaise herbe comme d’autres font les poubelles du Marché Jean-Talon le soir après la fermeture: pour trouver mon bonheur parmi les plantes déclassées.

Le chou gras, c’est une verdure qu’on mangeait en Occident avant l’arrivée de l’épinard  et de l’agriculture «conventionnelle». Plante gourmande en fertilisation, l’épinard a permis d’écouler les produits chimiques qui n’avaient pas été utilisés par l’industrie de l’armement après la Deuxième Guerre mondiale. On en a fait des engrais de synthèse. Il a ensuite fallu promouvoir cet aliment pour que les gens l’intègrent largement à leur diète. C’est là que Popeye a fait son entrée sur nos écrans de télévision.

La mauve récoltée au jardin de la ruelle, je ne la mange pas quant à elle, j’en sèche les feuilles et les fleurs blanches (et parfois mauves); des tisanes pour toute l’année. Et l’amarante, la belle amarante…

«Tu manges ça, toi?»

La voix de ma voisine m’a sorti de cette activité méditative qu’est le désherbage-récolte. Son sourire est toujours radieux, elle est l’incarnation de l’évidence et du gros bon sens. «C’est bon pour les cochons, ça!», ajoute-t-elle avec conviction. Et elle reprend sa marche, le pas assuré, dans la bonne humeur. C’était sa façon à elle de me saluer.

Quand l'amarante se fait séductrice au jardin.

Quand l’amarante se fait séductrice au jardin.

Je la recroiserai une autre fois, quelques semaines plus tard, pour me faire servir le même discours à la vue d’une botte de chou frisé que j’aurai cueilli au jardin, le même chou frisé que celui vendu en épicerie: «C’est bon pour les cochons, ça!»

Et le reste du voisinage n’est pas beaucoup plus sensible au charme des «mauvaises» herbes. Les plantes qui ne poussent pas directement sur les comptoirs de l’épicerie sont décidément bien suspectes.

L’amarante a cependant plus d’un tour dans son sac pour se faire apprécier: peut-être que personne n’aura remarqué les petits plants d’amarante sauvage qui poussent ça et là parmi le chou kale et les haricots, mais la variété d’amarante rouge flamboyante que j’ai semée au printemps n’est pas passée inaperçue dans le quartier. Elle fait désormais plus de 8 pieds de haut et ses pompons rouge vin flottent au vent d’un air lascif, invitant les passants à explorer le jardin avec tous les sens.

Cette plante aguicheuse, version officielle de la variété sauvage, est plus grande, plus colorée, mais aussi… moins goûteuse. Je la cultive plutôt pour ses graines, pas pour son feuillage. Pour les salades et les sautés, il faudra se tourner vers d’autres variétés vendues par les petits producteurs du Québec. Ou bien vers celle qui pousse spontanément partout à Montréal et qui n’est, quoi qu’on en dise, pas juste pour les cochons.

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